lesinvasionsbarbaresRémy, sémillant professeur d’université, est gravement malade. Son ex-femme Louise convoque à son chevet leur fils Sébastien en espérant les réconcilier. Désireux de faire plaisir à sa mère, Sébastien met tout en œuvre pour améliorer les conditions de vie de son père à l’hôpital, et retrouve tous les anciens collègues et amis de celui-ci…

Beaucoup de gens ont entendu parler du film multicésarisé et oscarisé de Denys Arcand, c’était aussi mon cas, mais j’ignorais qu’il s’agissait de la suite du désopilant Déclin de l’Empire américain (dont je parle ici : https://lilylit.wordpress.com/2013/11/11/le-declin-de-lempire-americain-confidences-pour-confidences/). Le réalisateur a fait appel à la même équipe de comédiens que dans le premier volet pour narrer la suite des aventures de la bande de joyeux drilles universitaires, dix-sept ans après.

La suite se justifie fort bien car lors du fameux dîner qui réunissait nos compères dans la maison de vacances de Rémy, plusieurs pronostics avaient été émis sur leur avenir. Les Invasions barbares permet au spectateur de comprendre que la crainte de Rémi (vivre en ne voyant ses enfants qu’une semaine sur deux) s’est réalisée puisque Louise l’a quitté après avoir appris qu’il la trompait. À l’inverse, Pierre, qui batifolait avec Danielle et disait qu’il n’aurait jamais d’enfant, se retrouve père de deux bambins qu’il a eu avec une blonde dont Claude moque sans vergogne les seins « plus gros que son cerveau ». Alors que Pierre constatait que l’éducation des enfants de ses amis laissait à désirer et prévoyait un désastre lorsqu’ils seraient adultes, la suite nous offre l’opportunité d’en juger.

En effet, ce deuxième volet, plus complet et profond que le premier, bien que tout aussi drolatique dans ses dialogues, s’articule autour de la question du rapport entre générations, catalysé par le conflit entre Rémy et ses enfants, qu’il présente comme des ratés. En vérité, Sébastien a toujours pris le parti de sa mère, semble-t-il, mais dispose d’une situation en or : un travail qui le rend riche, et une compagne charmante (la très jolie Marina Hands) qu’il compte épouser. Quant à sa sœur, elle est convoyeuse de bateaux de l’autre côté du globe. Ce que reproche Rémy à ses enfants, c’est sans doute de ne pas lui ressembler, de n’avoir pas adopté son mode de vie et ses idéaux, et de s’être exilés loin de lui pendant que l’Amérique est « envahie » par les « barbares », ces « mahométans enragés » qui pullulent selon lui aux États-Unis. Au fond, ce que Rémy regrette, c’est surtout de n’avoir pas réussi à préserver la communication au sein de sa famille, et c’est ce qu’il fait payer à ses proches par ses remarques acides. Pourtant, les rapports entre père et fils se dégèlent au fur et à mesure des efforts de Sébastien – Stéphane Rousseau, tout en retenue – pour améliorer le quotidien de son père.

La situation de Rémy, hospitalisé pour un cancer, donne lieu à une critique sociale des plus savoureuses, celle d’un système de santé délabré, dans lequel on entasse les patients dans des chambres exiguës faute d’avoir rénové le couloir inférieur, totalement vide ; dans lequel les syndicats font office de milices dans un hôpital où les vols sont légion ; dans lequel le meilleur remède proposé aux patients gravement atteints est de discuter régulièrement avec une religieuse. On remarquera à ce sujet la profondeur de la remarque de Rémy sur le génocide des indiens d’Amérique assassinés par les conquérants espagnols et portugais avec la bénédiction de l’Église catholique.

Mais le personnage le plus intéressant des Invasions barbares est sans doute Nathalie, incarnée avec subtilité par l’excellente Marie-Josée Croze. Fille de Diane, qu’on apercevait dans Le Déclin sous les traits d’une gamine hystérique chassant les amants de sa mère du lit de celle-ci, Nathalie est devenue une jeune femme troublante aux cheveux courts et au look androgyne, accro à l’héroïne. C’est à elle que Sébastien confie son père, en espérant un sauvetage mutuel. Nathalie soulage les maux physiques de Rémy grâce à la drogue, mais elle l’aide surtout à surmonter son angoisse de la mort en lui montrant que la vie qu’il aime tant est celle de sa jeunesse, déjà disparue. Il y a des accents de Montaigne chez l’attachante toxico…

Ce qui émerge du film, c’est surtout une atmosphère particulière, hantée par la mort qui rôde dans cet hôpital atroce, mais pourtant joyeuse autour de la bande d’amis reconstituée. Denys Arcand parvient à alléger les thèmes les plus délicats et à insuffler de la gravité aux personnages les plus frivoles. Mélange parfaitement équilibré de comédie et de drame, le deuxième volet de la fable mérite sans aucun doute toutes les récompenses qui l’ont salué.

Publicités