24hdelavieDescendu dans un hôtel, le narrateur est témoin d’une dispute autour de la table où il dîne après la fuite de Madame Henriette, qui séjournait en famille sur la Riviera, avec un inconnu rencontré la veille. Alors que presque tous les convives condamnent son comportement, le narrateur la défend, ce qui lui attire la sympathie d’une discrète vieille dame…

J’ai un rapport assez ambigu avec les œuvres de Zweig. Je reconnais souvent la pertinence de l’intrigue et la justesse des analyses mais je ne suis jamais entièrement convaincue. Comme si je restais malgré moi extérieure à l’histoire, en dépit du talent de conteur indéniable de l’auteur. Peut-être est-ce la distance temporelle qui m’empêche de ressentir une quelconque empathie pour les personnages, peut-être la langue de Zweig elle-même, ou du moins sa traduction en français. Toujours est-il que je lis chacun de ses livres comme je regarderais un tableau aux nombreux personnages : en observant la minutie des détails et la beauté du style, mais sans émotion.

Cette nouvelle ne fait pas vraiment exception, et a sans doute souffert du voisinage de lectures nettement plus bouleversantes. Pourtant, l’histoire avait de quoi me séduire. Alors que tous les occupants de la pension fustigent le comportement de Madame Henriette, le narrateur affirme que ce n’est pas une raison pour la mépriser. Sa retenue et sa clairvoyance attirent l’attention d’une vieille dame, Mrs C., qui lui demande s’il accepterait qu’elle lui confie un secret. Elle lui raconte alors un épisode de sa vie qui ne dura que vingt-quatre heures mais bouleversa son entière existence.

En préambule à ce récit, elle explique qu’elle était venue à Monte-Carlo pour tromper l’ennui qui ne la quittait pas depuis qu’elle était veuve. Ce passage, qui pourrait passer inaperçu comparé à l’avalanche de sentiments mêlés qu’elle décrit par la suite, m’a semblé l’un des plus réussis de la nouvelle. Zweig a des mots très justes pour décrire les affres de la solitude et de l’ennui qui poussent au mouvement et à la dépense d’énergie, fût-elle en pure perte. Je vous livre cet extrait :

« Dans la deuxième année de mon deuil, ma quarante-deuxième année donc, cette fuite inavouée devant un temps devenu sans valeur et impossible à tuer m’avait amenée en mars à Monte-Carlo. Honnêtement, c’est l’ennui qui m’y amena, ce vide intérieur, cette torture qui monte en vous comme une nausée et réclame d’être au moins nourrie par de petits stimulants extérieurs. Plus mon affectivité était atone, plus je me sentais poussée là où le tourbillon de l’existence tourne le plus vite : pour celui qui ne vit plus rien, l’agitation passionnée des autres fait au moins vivre quelque chose à ses nerfs, comme du théâtre ou de la musique. »

La suite du récit nous révèle que la veuve rencontra au casino un malheureux passionné de jeu, qu’elle décida de tenter de sauver d’un suicide probable en le conduisant à un hôtel et en lui offrant de payer son billet pour lui faire prendre le premier train le lendemain. Prise pour une courtisane, elle se voit contrainte d’entrer dans l’hôtel pour ne pas humilier l’homme qu’elle accompagne, et finit par passer la nuit avec cet inconnu, à sa grande honte. Mais le lendemain, le visage endormi et paisible du jeune homme lui donne l’espoir de le remettre sur le droit chemin, et, sans qu’elle s’en aperçoive, elle s’attache au destin de ce malheureux au point de vouloir partir avec lui…

Récit pudique mais sincère d’une femme vertueuse dépassée par l’attachement né du plaisir, l’histoire de Mrs C. nous replonge à une époque où le devoir primait sur les désirs et sentiments. Il est alors bien commode de nous présenter le jeune homme comme un dépravé irrécupérable qui retournera flamber au jeu l’argent de son billet de retour. Certes, les scènes situées au casino sont suffisamment soignées pour qu’on ne puisse accuser Zweig d’un vulgaire expédient mais qu’importe : la morale est sauve, après cette parenthèse, la veuve reprend sa vie de sainte femme et le joueur acharné se fera sauter la cervelle. Tout est bien, le feu des passions a été éteint au plus vite, et au fond, Mrs C. n’est pas si différente de tous les bien-pensants de l’hôtel, puisqu’elle considère ces vingt-quatre heures comme une faute qui a entaché sa vie.

Ce n’est pas tellement cela qui me dérange dans le récit : après tout, à l’époque où  écrit Zweig, qu’une femme avoue à un homme qu’elle a vécu une aventure sans lendemain avec un inconnu qui lui fit éprouver des sensations et émotions jamais ressentis auparavant, au point de lui faire perdre la tête, c’était déjà suffisamment subversif. Mais je crois commencer à mettre le doigt sur ce qui me gêne avec l’écrivain viennois. Dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, comme dans Amok, Lettre d’une inconnue ou Le Joueur d’échecs, il ne se passe rien. Tout est joué d’avance, aucune action n’a lieu au présent. Ce qui nous est livré n’est jamais qu’un récit, celui qu’un ou une inconnue fait à un narrateur qui pourrait être le même à chaque fois, un homme entre deux âges dont on sait fort peu de choses et qui pourrait aussi bien incarner l’auteur en personne. Ici, comme toujours, nous savons dès le départ que l’épisode narré n’a duré que vingt-quatre heures, qu’il a été une parenthèse, bouleversante certes, mais finalement sans grands effets sur le cours de la vie de Mrs C. Nous savons dès le début ce qu’il est advenu de cette femme, puisqu’elle est présentée comme une cliente fort respectable de la pension. De même que dans Le Joueur d’échecs, nous savons que le joueur a survécu à sa détention par les Allemands puisqu’il raconte son histoire. De même que nous sommes prévenus dès les premières lignes de la Lettre d’une inconnue que si l’homme reçoit ce courrier, c’est qu’elle est déjà morte. Dès lors, plus d’attente, plus de surprise. Quoi que les personnages aient à dire, à nous confier, à travers ce narrateur presque transparent, tout cela n’est que souvenirs dont les répercussions se sont effacées depuis longtemps.

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