lefakirarmoireikeaAjatashatru Lavash Patel, indien du Rajasthan, fakir de son état, a réussi à convaincre sa communauté de lui payer un voyage à Paris, pour aller acheter chez IKEA un superbe lit à clous introuvable en Inde. À court d’argent, il décide de passer la nuit dans le magasin, mais est contraint de se cacher dans une armoire pour ne pas se faire prendre. C’est le début d’un périple qui va changer sa vie…

Impossible de passer à côté du premier roman de Romain Puértolas. Classé dans le top 10 des ventes depuis la rentrée, l’ouvrage au titre à rallonge et à la couverture jaune d’or attire l’œil et l’attention. La première fois que j’ai entendu parler du Fakir, j’ai immédiatement pensé au livre de Vikas Swarup, Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire. La grande proximité des deux titres m’avait même un temps fait songer à une parodie ou à un pastiche. En tout cas, un nouveau romancier publié par Le Dilettante (la maison qui fit découvrir Anna Gavalda), voilà qui augurait d’une pépite.

De fait, les lecteurs se l’arrachent, les maisons étrangères le rachètent à prix d’or et les producteurs, flairant le filon, se battent pour les droits d’adaptation. Il y a effectivement de quoi envisager un film très réussi à partir de ce roman déton(n)ant.

D’abord, parce que l’écriture très visuelle de Romain Puértolas campe des personnages hauts en couleur : le fakir avec costume, cravate, turbans et piercings, mais aussi le chauffeur de taxi gitan bedonnant et poilu, le Jean-Pierre Coffe de l’ameublement suédois, l’incarnation de la bourgeoisie française sous forme de poupée de porcelaine… Les images fortes, répétées à loisir (« grand, sec et noueux comme un arbre »), structurent le texte et permettent au lecteur de s’y retrouver malgré le rythme rapide et les multiples rebondissements. Pas le temps de s’ennuyer avec le Fakir : dès qu’un moment de répit s’annonce, une nouvelle péripétie vient bouleverser le cours des événements. Plus le récit avance, moins il est facile de lâcher le livre, et plus on s’interroge sur l’issue du voyage.

La force de l’écriture, ce n’est pas tellement de nous surprendre : une fois que l’on a compris la mécanique, on peut s’attendre à une bonne partie des deus ex machina qui vont suivre. Mais l’auteur réussit à nous maintenir en haleine par des allusions qui nous poussent à nous demander si, finalement, l’histoire va bien tourner comme on s’y attend… De sorte que, cinq pages avant la fin, on hésite encore entre le happy end et la chute tragique. Le style humoristique nous rassure : après nous avoir fait tellement rire, l’auteur ne va tout de même pas nous faire pleurer… si ? Je laisse la question en suspens pour ne pas gâcher le plaisir des futurs lecteurs. On peut en tout cas penser que le roman plaît parce qu’il amuse et qu’il donne de la joie, à une époque où le misérabilisme se vend pourtant si bien (voir tous les livres, fictions et témoignages confondus, parus ces dernières années sur les thèmes de la maladie, de la perte d’un enfant, et autres joyeusetés dont le public semble se délecter). Est-ce à cause de sa couverture couleur de soleil ? Il se dégage beaucoup de chaleur du livre de Romain Puértolas. Sans doute est-ce dû en partie à ses jeux de mots, aux noms propres farfelus (parfois un peu trop, ça en deviendrait presque agaçant) accompagnés de conseils de prononciation saugrenus, aux expressions alambiquées que l’auteur n’a pas peur de répéter jusqu’à plus soif. Et puis, cette façon de prendre à partie le lecteur, de l’impliquer dans l’histoire, qui fait penser à Jacques le fataliste.

On a beaucoup dit que le roman était original et inattendu. Cependant, impossible en le lisant de ne pas songer à de nombreuses références : le picaresque pour ce héros sans le sou, gentiment arnaqueur, que son voyage va transformer, les récits de Jules Verne (notamment avec la montgolfière), le roman d’apprentissage, et bien sûr les Fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire. Mais à mes yeux, le point de comparaison le plus juste n’est rien moins que le Candide de Voltaire. Comme l’illustre philosophe avec son baron de Thunder-ten-Tronckh et ses moutons rouges, Romain Puértolas raffole des noms propres comiques, fait s’étonner son héros devant les particularités des cultures qu’il découvre, et ne recule pas devant les incohérences ni devant les coïncidences les plus énormes. Peu importe que l’histoire soit crédible ou pas et que les personnages tiennent parfois de la caricature. L’essentiel, c’est le message, et la réflexion qu’il suscite chez le lecteur. Car au-delà de la forme plaisante, le fond n’est pas toujours drôle : il est question de manipulation, de vol, d’exil, de clandestinité, de peur et de partage inégal des richesses. Du rôle de l’écrivain, aussi : Ajatashatru refuse que sa nouvelle consacre la victoire du mal. « Cette fin a beau être plus originale que celle d’avant, elle n’en reste pas moins mauvaise, très mauvaise, et surtout immorale » songe-t-il.

Le lecteur, lui, songe que le livre de Romain Puértolas est une fable très morale, un peu trop peut-être, mais qu’importe. Par les temps qui courent, que tout le monde s’arrache un roman bien construit, avec un fond qui fait réfléchir, un message plein d’espoir et un ton qui joue sur les mots avec jubilation, c’est de toute façon une grande réussite.

3 questions à… Romain Puértolas

Mon passage au Salon du livre de Radio France m’a permis de rencontrer Romain Puértolas pour quelques questions facétieuses sur son fakir…

  • Vos personnages ont des noms amusants qui sonnent souvent comme des jeux de mots. Pour certains, on est tenté d’y voir un hommage à des personnalités réelles. Marie Rivière doit-elle son nom à l’actrice fétiche de Rohmer ? Quant au protagoniste, son patronyme est « Patel », comme l’acteur qui incarne le héros de Slumdog millionnaire : clin d’œil à une source d’inspiration ?

Pas du tout dans les deux cas ! Marie, c’est le prénom de ma mère, et je connais une dame qui s’appelle Rivière. Je ne connaissais pas le nom de l’acteur de Slumdog millionnaire, mais « Patel » est un nom de famille très commun en Inde. D’ailleurs le rapprochement entre le titre de mon livre et Les Fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire est fortuit. J’avais lu le livre en anglais, donc pour moi il s’appelait Q & A.

  • Quelque chose me frappe dans votre écriture : l’utilisation des ellipses, notamment à la fin, lorsque, s’attendant au récit de l’arrivée mouvementée d’Ajatashatru à l’aéroport (on ne dira pas de quelle ville pour ne pas gâcher la surprise des lecteurs), on se retrouve avec la nouvelle version de la chute de sa nouvelle. Pourquoi ne pas nous avoir régalé de cette scène de retrouvailles agitées ?

Pour privilégier le suspens. J’aimais bien l’idée qu’on les voie arriver chacun de leur côté, qu’on se demande ce qui va se passer et que l’intrigue reparte sur autre chose. J’avais déjà écrit plusieurs scènes de bagarre donc, plutôt que de risquer d’être répétitif, je laisse travailler l’imagination des lecteurs !

  • Plusieurs questions restent sans réponse dans le livre : que sont devenus les compagnons de route de Wiraj ? À quoi ressemblait le chien de la soute et à qui était-il ? Et surtout, une question qui me turlupine et à laquelle vous pourriez peut-être apporter une réponse : quelqu’un a-t-il finalement acheté le lit à clous commandé par Ajatashatru à l’Ikea de Thiais ?

Très bonne question ! Le lit a-t-il été acheté ? Je ne sais pas encore, mais peut-être qu’on le retrouvera dans un de mes prochains romans, qui sait ? En tout cas je peux vous dire qu’il y aura une allusion au Fakir dans mon prochain livre !

Mille mercis à Romain Puértolas pour ses réponses enthousiastes et pour vous avoir baptisés, vous qui suivez mon blog : les Lily-puciens !

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