Løve« VE », c’est l’amour rayé d’un trait, la fin d’une histoire qui a compté, la sublimation d’une rupture. Mais « LØVE », en danois, c’est aussi le lion, animal sauvage et courageux à la crinière indomptable. « VE » se prononce « leuwe », presque « louve ». La louve protectrice et nourricière mais éprise de liberté…

Cet album est l’une des expériences musicales les plus troublantes qu’il m’ait été donné de vivre. En musique comme ailleurs, j’ai toujours des goûts très tranchés : lorsque j’aime un artiste, j’écoute tous ses disques avec passion, mais lorsque quelqu’un me déplaît, le jugement est définitif et sans appel. Or depuis Nouvelle Star, Julien Doré faisait pour moi clairement partie de la seconde catégorie. Ses deux premiers albums ne m’avaient pas plus convaincue que ses reprises déjantées. Tout cela sentait beaucoup trop la mise en scène pour risquer de me toucher.

Et puis « LØVE ». Ma passion pour la langue danoise m’a poussée à écouter ce troisième disque. Et là, surprise. Une voix posée, sans manières, tantôt légère dans les aigus (très purs sur « Balto »), tantôt pleine voire sombre dans les graves (« On attendra l’hiver »). Un timbre vivant, matériel presque, vibrant délicatement sur les notes tenues. Frissons, émotions, larmes. Je ne pouvais pas en rester là, il fallait que je comprenne ce qui m’avait atteinte.

Alors j’ai écouté et réécouté, en tentant d’analyser les mélodies planantes, alternant entre pop acidulée aux accents eighties et aux sonorités cristallines (« Habemus Papaye »), rythmique vitaminée et convaincue (« Paris-Seychelles ») et sobriété d’un piano tout en émotion (« Mon Apache »). L’album joue sur les contrastes, entre tendresse nostalgique et pulsations rebelles, morceaux dansants et ballades. On repère quelques influences, un peu de Christophe (« Corbeau blanc »), une once de Bashung, une touche de slam (« Porc grillé »), qui se fondent en un résultat unique et original.

La musicalité des mots se mêle à celle des notes en une écriture poétique. La forme et le fond sont indissociables dans ce langage complexe, ciselé, aux multiples références. L’auditeur attentif voit passer des lieux exotiques (Praslin, Viborg, l’Île aux Cerfs…), des tableaux (de Courbet et Duchamp), et la muse qui traverse les chansons sous les traits de grandes héroïnes (Ysé, Lucrèce).

L’image du lion résume bien l’unité d’un album pourtant varié : l’animal en majesté de la pochette est aussi le lionceau fragile des photos intérieures. Comme lui, « LØVE » est à la fois loyal, puissant et sensible. Le thème de la séparation est l’occasion d’un dévoilement de l’artiste, à la fois sincère et pudique, dans des morceaux qui évoquent son histoire personnelle mais que le leitmotiv du voyage rend universels. Du Danemark aux Seychelles, les sentiments sont les mêmes. Mais le voyage, c’est aussi le renouveau, la découverte, l’idée que la vie ne s’arrête pas à ce qu’on a déjà vécu et qui nous a construits. Tel un phénix renaissant de ses cendres enrichi par sa vie précédente, la musique de Julien Doré est profondément transformée par l’expérience vécue.

Quelques coups de cœurs personnels dans ce disque : « Mon Apache », pour la mélodie épurée, la sublimation du corps féminin et la voix légèrement voilée ;  « Balto », pour la prise au sérieux de l’attachement entre l’homme et l’animal et cette phrase sublime qui passerait presque inaperçue « because life is unfair, without you without her » ; la rengaine irrésistible « London nous aime », qui me rappelle une escapade british du côté de Covent Garden.

Si l’album s’intitule « LØVE », il aurait aussi pu s’appeler « LOVE » : l’amour que l’on continue de porter, parfois malgré soi, à ceux et celles qui ont chamboulé nos vies ; mais aussi « LOVE » en danois : « la promesse », celle de continuer à vivre sans oublier ni renier ce qu’on a vécu. Avec douceur et subtilité, Julien Doré nous apprend à ne conserver que les beaux souvenirs en acceptant que chacun reprenne sa route et sa liberté. Un baume musical pour les cœurs convalescents.

Trois questions à… Julien Doré

Rien de mieux pour percer le mystère d’un album envoûtant que d’aller interroger son auteur et interprète. J’ai profité d’un showcase pour poser quelques petites questions à Julien Doré. Il a d’ailleurs devancé la première en présentant les chansons qu’il allait jouer devant nous…

  • Un morceau m’intrigue dans l’album car il s’éloigne du thème principal, il s’agit de « Platini ». Quel est son rôle dans ce disque ?

Cette chanson est un jet de cotillons pour apaiser les blessures. Il ajoute, blagueur : C’est une phrase de Patrice Evra.

  • Le titre de l’album est un mot danois et celui de la première chanson est le nom d’une ville du Danemark : êtes-vous déjà allé dans ce pays ?

Non, c’est pour ce que ça évoque…

  • L’écriture des chansons est complexe, avec de nombreuses références, parfois très personnelles. Concevez-vous vos chansons comme des messages codés à déchiffrer ou pensez-vous que cela n’a pas d’importance si le public ne comprend pas tout ?

Les chansons ne sont pas faites pour que l’on fasse quelque chose de particulier avec. Je les écris d’abord pour moi. Ces mots-là, ce sont ceux qui me viennent. Si les chansons sont telles, c’est parce qu’elles m’ont plu ainsi, c’est tout. Je ne cherche pas du tout à créer un jeu de piste !

Un grand merci à Julien Doré pour ses réponses.

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