ledéclindelempireaméricainRémy, Louise, Pierre, Diane, Dominique et Claude, enseignants à l’université de Montréal, Alain, doctorant, et Danielle, étudiante, sont réunis pour un week-end à la campagne. Pendant que les hommes préparent le dîner, les femmes s’entretiennent à la salle de sport. Le soir venu, ils se rassemblent et débattent du livre que vient de publier Dominique sur le déclin de l’Empire américain…

Ce film m’avait été très chaudement recommandé par mon amie de http://factotium.wordpress.com/ qui ne tarissait pas d’éloges à son sujet. Je me suis donc empressée de le voir, et n’en ai pas été déçue. Bien que je sois furieusement « de mon temps » et donc un peu rebutée à l’idée d’un film sorti avant ma naissance, force est de constater que le raisonnement de ces intellectuels de gauche canadiens des années 80 est suffisamment universel pour traverser le temps et les océans. D’où le succès, sans doute, de ce film de Denys Arcand (plus connu en France pour Les Invasions barbares, suite du Déclin de l’Empire américain).

Le sujet n’est pas forcément novateur à première vue : les films sur les rapports entre hommes et femmes sont légion. Mais la liberté de ton et la sincérité des acteurs, inconnus en France, produit un effet de fraîcheur inestimable. Le spectateur a l’impression de faire partie de ce groupe d’amis, qui pourraient être nos voisins de palier. Des voisins particulièrement brillants et pleins de verve, mais dotés des mêmes instincts et vices que nous tous.

Le montage du film, pourtant très simple, est diablement efficace : les scènes dans la maison et celles du complexe sportif alternent jusqu’au dîner qui rassemble tous les protagonistes. Que font les personnages pendant tout ce temps ? Ils parlent. Leurs gestes importent peu : il ne s’agit que d’actions quotidiennes sans grand intérêt (mettre un plat au four, faire des étirements, préparer une sauce…). Le film a ceci de particulier que l’image n’apporte rien à l’économie de l’histoire. Seuls comptent les dialogues, omniprésents. Et de quoi parlent quatre hommes lorsque leurs femmes ne sont par là ? De sexe, bien entendu. De quoi s’entretiennent les femmes lorsque les hommes sont absents ? De sexe, évidemment. Mais lorsque tous se retrouvent, quel est le sujet de conversation prépondérant ? Le livre que vient de publier l’une d’entre eux. À elle seule, la construction du film révèle l’hypocrisie des rapports humains et vérifie cette réplique de Rémy : « Le mensonge est la base de la vie amoureuse comme c’est le ciment de la vie sociale ». Mensonge par omission, ici, qui sera vite percé à jour par Mario, le partenaire de Diane, qui s’étonne : « C’est bien que ça que vous faites, parler ! Après-midi les gars ont passé leur temps à parler de cul, moi je pensais arriver dans une orgie, ben non, le gros fun c’est une tarte au poisson ! »

Les anecdotes croustillantes livrées par les protagonistes sont l’occasion de répliques ciselées, mêlant langage le plus cru et métaphores soignées (« Déjà faut trouver le clitoris, y a des fois c’est pire que de chercher une chenille sur un damier ! »), pour le plus grand bonheur des spectateurs. Au-delà de ce premier niveau de lecture, le film propose une réflexion très juste sur l’omniprésence du désir (incarnée par Rémy), la variété des relations sentimentales et sexuelles (voir notamment les expériences de Diane), la naïveté amoureuse (dont Louise est l’emblème), la domination masculine dans la société (les discours de Diane et Dominique à ce sujet sont encore d’actualité). Les personnages plus jeunes que sont Danielle et Alain apportent un contrepoint intéressant au cynisme de Pierre. La force de Denys Arcand apparaît surtout dans la chute, inattendue et pourtant prévisible, qui fait basculer ce film de la comédie décomplexée à un degré de profondeur qui aurait pu rester latent. Peut-on vraiment construire sa vie sur le mensonge ? C’est la question que pose l’épilogue, révélant qu’il n’est pas toujours possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre, et que la domination masculine s’effondre lorsque les femmes décident de miser sur la franchise.

Troisième niveau de lecture, celui que nous proposent les images : une chronique de canadiens ordinaires, qui passent leur temps à réfléchir au déclin de leur civilisation et aux vicissitudes de leur vie, mais qui, au fond, sont bien portants, souriants, heureux d’être entre amis, de partager un bon repas et de vivre dans un cadre magnifique. La candeur des images (les paysages canadiens, les gros plans sur la fameuse tarte au poisson) dénonce la gravité des sujets de conversation et propose une autre moralité, bien plus épicurienne. La joie de vivre, c’est ce que retiendra le spectateur de ce film atypique et très réussi.

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