la-peau-de-chagrin.jpgRaphaël de Valentin, jeune érudit désargenté, est bien décidé à faire publier son Traité de la volonté. Découragé par les refus des éditeurs, il rencontre Rastignac qui lui enseigne l’art de la débauche et lui présente la froide Foedora. Rejeté par celle-ci, ruiné, Raphaël décide de mourir. Entré par hasard dans la boutique d’un antiquaire, celui-ci lui propose un objet mystérieux : une Peau de chagrin…

Qu’on se le dise, je ne serai jamais une grande fan de Balzac. Trop de descriptions, d’emphase, d’envolées sociologiques qui ne nous touchent plus aujourd’hui, de passages qu’il aurait fallu élaguer, quand l’auteur était payé à la ligne par les journaux qui publiaient la Comédie humaine en feuilleton. Tout ceci n’engage que moi, bien sûr.

Mais je dois reconnaître que l’ambition de la Comédie humaine témoigne d’un talent visionnaire et que Balzac a eu des idées géniales. Par exemple, celle de la Peau de chagrin. Cet objet fantastique m’a toujours intriguée, c’est pourquoi j’avais depuis longtemps l’intention de lire le livre éponyme. Dépouille d’un onagre, équidé d’Afrique du Nord, la Peau contient un mystérieux message en sanskrit, qui parle de désirs accomplis et d’un pacte indissoluble. Malgré les mises en garde de l’antiquaire, le héros désespéré s’empare de la Peau et l’utilise pour satisfaire ses aspirations juvéniles : richesse, gloire, volupté…

L’intention balzacienne est clairement éthique. À travers le parcours du naïf Raphaël qui dilapide sa vie au lieu de se consacrer à l’essentiel, c’est toute la société qui est critiquée : la vanité des salons, la vulgarité des débauchés, l’orgueil des érudits, la cupidité des médecins, les obsessions inutiles des scientifiques… La morale est claire : « Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. » L’épilogue, identifiant Pauline et Foedora à des allégories, renforce la portée méditative du roman. Le contrecoup de ce choix est que les personnages manquent d’épaisseur et qu’il est difficile de s’y attacher. Si Balzac cède à la facilité de scènes de déclarations passionnées entre Raphaël et Pauline, ce n’est pas sans ironie : « Il serait fastidieux de consigner fidèlement ces adorables bavardages de l’amour auxquels l’accent, le regard, un geste intraduisible, donnent seuls du prix ». On peut admirer la prose de Balzac dans ce qu’elle a de meilleur – j’ai savouré pour ma part le passage sur Lavrille et ses canards, mais le lecteur reste relativement étranger à l’histoire. Et c’est dommage, car la fin tragique de Raphaël aurait de quoi attendrir.

Cette déception face au roman de Balzac m’a d’autant plus désappointée que j’ai eu l’occasion de la confronter avec l’adaptation en téléfilm réalisée par Alain Berliner. Si le début est fidèle à l’œuvre écrite, l’avancée dans l’histoire est divergente. L’accent est mis sur les relations amoureuses de Raphaël : avec Foedora d’abord, dont il se venge admirablement (ce qui pallie ce que je considère comme une lacune du roman, car comment expliquer que le marquis n’ait jamais tenté de faire payer à la cruelle son humiliation ?) et qu’il retrouve lors de sa cure, mais surtout avec l’adorable Pauline (Annabelle Hettmann, tout en fraîcheur). Clairement, la volonté moralisatrice est remplacée par une plus grande intensité romanesque. On peut regretter l’accentuation du caractère fantastique – il n’était pas nécessaire de faire de l’antiquaire une créature irréelle, et les éclairs qui frappent l’église de Montmartre sont assez pitoyables – mais les personnages bénéficient d’une incarnation enthousiaste et réussie. Julien Honoré campe ainsi un Rastignac plus vrai que nature, Mylène Jampanoï est parfaite en beauté glaciale et Thomas Coumans très touchant lorsque le héros prend conscience de ses erreurs passées. On pourrait reprocher aux scénaristes d’avoir tiré la fable balzacienne du côté de l’histoire d’amour impossible dans le seul but d’émouvoir la ménagère de moins de 50 ans. Mais force est de constater que le film est efficace : en retardant le passage à l’acte entre Raphaël et Pauline, Berliner nous offre LA scène sublime de la mort du héros que Balzac refuse au lecteur. S’il est une morale à retenir, ce n’est plus que les sphères intellectuelles sont préférables au désir insatiable et aux excès du pouvoir, mais plutôt que le sens de la vie réside dans l’altruisme, dût-il conduire au sacrifice.

Il est pour moi difficile d’admettre avoir préféré une adaptation télévisuelle au chef-d’œuvre de Balzac. D’autant plus que cela vient contredire mes observations habituelles, à savoir que dans le cas d’une adaptation, notre préférence va au livre ou au film selon l’ordre dans lequel nous les avons appréhendés. Or si j’ai lu le roman en premier, j’ai pourtant été davantage touchée par son adaptation. Toutes mes félicitations à M. Berliner et à son équipe ; quant à Balzac, je relirai plutôt avec plaisir Le Lys dans la vallée.

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