bluejasmine.jpgLa quarantaine séduisante, Jasmine menait une vie très confortable auprès de son riche mari new-yorkais, pendant que sa sœur adoptive Ginger vivotait à San Francisco, et divorçait de Augie, le père de ses deux fils. Mais une fois Hal arrêté pour escroquerie, Jasmine, qui a tout perdu, vient trouver refuge chez sa sœur…

Un Woody Allen est un événement cinématographique que j’attends toujours des semaines à l’avance. Pas de chance, j’ai loupé l’avant-première en présence du réalisateur, mais je me suis empressée de rattraper cela dès la sortie officielle. Comme toujours, j’ai passé un bon moment, j’ai bien ri et admiré le talent de Mister Allen pour nous faire sourire avec des situations déprimantes. Il n’empêche que, si le film est plutôt réussi, il n’est pas à mes yeux digne des meilleurs crus du maître.

Pourtant, « Blue Jasmine » réunit de nombreux atouts, à commencer par un casting impeccable. Dans le rôle titre, Cate Blanchett est époustouflante. Tour à tour digne et élégante puis décomposée, les gros plans sur son visage nous permettent d’admirer les métamorphoses de son faciès, de la beauté froide au rictus effrayant en passant par le regard absent de la folie. Dans ce personnage qui sombre dans la démence et le désespoir, l’actrice est plus que crédible, elle est parfaite. À l’opposé, Ginger est incarnée par la fantasque Sally Hawkins, habituée aux personnages un peu frappés comme dans le contestable Be Happy. Elle incarne à merveille cette femme-enfant fascinée par les machos de seconde zone avec tatouages et cheveux gominés, incapable de s’organiser pour tenter d’améliorer une existence aussi bordélique que son appartement. On retrouve également Alec Baldwin – déjà présent au casting de To Rome with Love – en homme d’affaires fat et véreux. Tous les seconds rôles sont particulièrement bien choisis, des enfants en surpoids au dentiste psychopathe, en passant par le séduisant Dwight (Peter Sarsgaard).

De plus, le scénario s’appuie sur une recette éprouvée : le choc des contraires. Pour Jasmine, aller vivre chez Ginger, c’est un peu comme participer à Rendez-vous en terre inconnue. À cet égard le flash-back retraçant le voyage d’Augie et Ginger à New-York exacerbe le contraste jusqu’au cliché. Du pain béni pour servir une critique acide de la société américaine : d’un côté les riches new-yorkais qui se vautrent dans le luxe, l’argent sale, les tromperies, les amitiés factices, tout en préservant une dignité de façade (pour Hal, en donnant aux associations caritatives). Jeannette, qui se fait appeler Jasmine en référence au jasmin, est l’archétype de la « desperate housewife » incapable de renoncer à la vie, parfaite en apparence, qu’elle subit. Elle préfère se voiler la face plutôt que risquer de perdre son confort matériel, et tente d’oublier qu’elle a renoncé à la brillante carrière d’anthropologue qui s’ouvrait à elle.

Incapable de vivre seule et de se suffire à elle-même, agrippée jusque dans la misère aux symboles de sa richesse perdue – les fameuses valises Vuitton –, elle ne parvient pas à reprendre pied dans la réalité d’un quotidien désenchanté. De l’autre côté, Ginger et ses conquêtes : Augie, l’ex-mari vulgaire, incarnation du beauf, Chili, arrogant , violent mais finalement larmoyant, et Al, l’homme marié ventripotent qui s’offre une aventure avec la jeune femme crédule. Celle-ci, fasciné par les apparats les plus clinquants du luxe (l’horrible sac à main jaune), s’est tôt résignée à vivre dans la dèche. Elle aurait pourtant eu l’espoir d’une vie meilleure… grâce à un gain au loto, dilapidé dans les magouilles de son beau-frère. Dans sa naïveté, Ginger a tout de même plus de bon sens que sa sœur : au moins, elle sait se contenter de ce qu’elle a.

Tout au long du film, on retrouve l’humour corrosif du réalisateur : les situations les plus glauques sont toujours traitées sur un mode ironico-mélancolique qui fait mouche. On rit ainsi beaucoup dans le cabinet du dentiste qui emploie Jasmine, notamment lorsque les patients tentent de prendre un rendez-vous (« non, pas 9h… vous avez quelle heure le 21 ? Mais en fait le 21 je ne peux pas, vous n’auriez pas de la place le 22 ? »), mais aussi dès qu’apparaissent les enfants de Ginger, ébahis par le discours sans queue ni tête de leur tante.

Le film regorge d’atouts et ne manque pas de rythme, pourtant, j’en suis ressortie en restant sur ma faim. Car une fois posée la situation de base, l’histoire se déroule de façon très linéaire, en dépit des flash-backs qui tentent de rompre cette continuité. On suit la déchéance de Jasmine, qu’aucun rebondissement d’importance ne vient troubler. Au final, il ne se passe pas grand chose, et on a l’impression que Woody Allen, tenant un élément fort (l’opposition Jasmine/Ginger), a choisi de s’en contenter au lieu de construire une intrigue ou d’ajouter un « twist » quelque part. Le résultat est un film de bonne facture, drôle, acerbe et bien vu, mais sans surprise, loin de l’originalité et de la poésie de mes coups de cœur La Rose pourpre du Caire et Midnight in Paris.

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