envieillissantleshommespleurent1961. Albert Chassaing, ouvrier chez Michelin par nécessité et paysan par passion, s’apprête à vivre un bouleversement : l’arrivée dans son foyer de la télévision que sa femme a voulu acquérir pour voir leur fils aîné, soldat en Algérie, interrogé lors d’un reportage. Pendant ce temps, le cadet, Gilles, découvre auprès de leur voisin les merveilles de la littérature…

Si j’avais entendu parler de cet ouvrage en 2012, lorsqu’il avait reçu le prix RTL-Lire, je n’avais alors pas eu le temps ni l’envie de me plonger dans ce roman historique retraçant l’avènement de l’ère télévisuelle dans des campagnes en plein bouleversement technologique et sociologique. Je n’ai jamais été très friande du passé et les romans situés dans un cadre contemporain ont naturellement ma préférence. Mais lorsqu’on m’a offert ce livre, en me disant que le début semblait assez rébarbatif voire ennuyeux, j’ai paradoxalement eu très vite envie d’en savoir davantage.

Il faut dire que le titre est troublant. Sa mélodie mélancolique et les dignes larmes qu’ils suggèrent reflètent à la perfection l’histoire d’Albert Chassaing. Né d’une famille de paysans, contraint de se faire embaucher à l’usine à la mort de son père pour subvenir aux besoins de sa mère et de sa jeune sœur Liliane qu’il adore, Albert reste un homme de la terre. Il aime se plonger dans la rivière, sentir les odeurs de la nature, voir le grain lever, et la prose de Jean-Luc Seigle retranscrit avec authenticité ces plaisirs simples des sens. Mais Albert est un homme de contrastes. Non seulement rude et solide comme son apparence le laisse présumer mais aussi sensible, délicat, méticuleux, comme lorsqu’il s’adonne à sa deuxième passion : la réparation d’horloges.

Albert a épousé Suzanne, jeune fille intimidée par cet homme robuste, amie de Liliane, ersatz de celle-ci aux yeux d’Albert qui considéra toujours sa sœur comme la femme de sa vie. Suzanne a donné à son mari deux garçons, Henri, élève brillant, futur ingénieur, chouchou de sa mère, et Gilles, rêveur et passionné par les vieux livres poussiéreux qu’il déniche dans la chambre de son aîné. Peu à peu, Suzanne, assoiffée de modernité, a transformé la ferme pour en faire une maison à la mode contenant toutes les nouveautés technologiques qui font son orgueil.

Cet équilibre fragile est bouleversé lorsqu’Henri doit partir pour la guerre d’Algérie. Le fantôme de la Seconde Guerre mondiale ressurgit dans l’esprit d’Albert, et la honte de cette défaite incompréhensible pour les soldats de la ligne Maginot. Séparée de son fils chéri, Suzanne réagit par une transformation physique époustouflante, devenant une véritable gravure de mode qui attire la convoitise du facteur, jusqu’à ce qu’elle se donne à lui dans une scène érotique très réussie – chose rare.

C’est dans cet univers entre deux époques, au bord de la rupture, que nous entraîne Jean-Luc Seigle. À travers les yeux de chacun des personnages, et principalement d’Albert et de Gilles, nous assistons, aussi impuissants qu’eux, à l’écroulement d’une famille, auquel fait écho, en filigrane, le destin d’Eugénie Grandet. Découpé en cinq chapitres correspondants aux étapes de la journée fatidique, le récit parvient à suivre chacun de ses protagonistes au creux de leurs pensées les plus intimes. L’écriture est sobre, simple, franche à l’image d’Albert, cœur naïf incapable de vilenie. Au fil des heures, l’homme sait avec une certitude croissante qu’il ne verra pas le jour suivant se lever. Albert ne veut plus vivre, son quotidien chamboulé ne l’intéresse plus. Il se sent d’une autre époque, une époque révolue, celle de sa mère qui perd la raison, et de la ferme rustique devenue méconnaissable. Il constate l’éloignement progressif de ses proches, qui eux, appartiennent à cette ère du changement, comme sa sœur et son beau-frère, partisans du remembrement. L’homme sait que la loi a été votée, qu’on va bientôt lui arracher sa terre, celle par laquelle il tient encore debout dans ce monde vacillant.

Mais pas facile de partir sans savoir ce que deviendra sa famille. L’ouvrier a beau vouloir en finir, il ne parvient pas à se détacher de l’angoisse concernant ses enfants. Qu’adviendra-t-il de Gilles, mal-aimé par sa mère, sans un repère au milieu du champ infini de la littérature ? Et Henri, survivra-t-il à la guerre dont la télévision leur dévoile les horreurs ? Suzanne aura-t-elle le courage d’attendre le retour de son fils ? Qui la soutiendra dans cette épreuve ? Albert a une journée, une seule, pour organiser son départ en réservant à ses proches le meilleur avenir possible. Héros anonyme, c’est dans l’ombre qu’il orchestre sa fin, et avec émotion, mais sans orgueil, qu’il se fait victime sacrificielle.

Dans la lignée de La Vie d’un simple, Jean-Luc Seigle réussit à se glisser dans l’âme d’un homme du passé et nous offre ce roman authentique et bouleversant, sans artifice. La conclusion, des années plus tard, nous apprend ce qu’est devenu Gilles et opère une clôture en guise d’hommage à tous les hommes qui ont vécu le tournant du milieu du xxe siècle.  

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