grandcentralGary n’a pas de boulot, et pas grand chose à perdre, alors il vient tenter sa chance pour se faire embaucher à la centrale nucléaire la plus proche. Là, il apprend le danger, la rigueur, la solidarité. L’amour, aussi, avec Carole, la compagne d’un de ses collègues. Mais la vie est rude et les hommes fragiles au milieu des matériaux radioactifs…

L’affiche de Grand Central m’avait intriguée dès le départ : le titre choc, en grandes lettres rouges, me laissait présager une histoire de prison ou quelque chose du genre, rude, fascinante et violente. C’est sans rien connaître de l’intrigue que je suis allée voir le film. Au final, mon impression est assez différente de l’a priori que j’avais en entrant dans la salle.

Certes, on n’est pas très loin de la prison dans cette centrale nucléaire étouffante. On doit reconnaître à Rebecca Zlotowski un réalisme dérangeant qui n’est pas pour me déplaire : de l’entretien d’embauche bâclé (« j’ai fait qu’un trimestre en chaudronnerie » « ça ira ») aux entorses régulières à la sécurité, en passant par tous les processus de décontamination, nous sommes plongés dans le quotidien de ces travailleurs que l’on n’épargne pas. Le petit badge qui mesure le taux radioactif semble une garantie bien futile face au risque permanent et à l’irradiation lente mais certaine. La caméra est fixe et crue, elle nous montre l’envers du décor sans ciller, tandis que le hurlement des sirènes fait sursauter à point nommé le spectateur qui commençait à se détendre.

En cela Grand Central mérite d’être vu. Pour les conditions qu’il dénonce et la vision qu’il donne des conséquences du développement de l’énergie nucléaire, le film est même d’utilité publique. Seulement, Rebecca Zlotowski ne vend pas son œuvre comme un documentaire. Non, il s’agit (Wikipédia dixit) d’un « film d’amour ». Et c’est là à mes yeux que le bât blesse.

Bien sûr, Gary et Carole s’aiment. Dans la forêt, dans les champs, au bord d’un ruisseau, dans la nature protectrice loin des dangers de la centrale. Les fans de Tahar Rahim et Léa Seydoux se délecteront de ces scènes de nudité champêtre. Peut-être parce que j’apprécie peu ces deux acteurs – et mon avis à leur sujet est donc bien subjectif – je suis restée de marbre. Pour préciser un peu ma critique, je dirais que Léa Seydoux nous offre ici un ersatz de son rôle dans Plein Sud de Sébastien Lifshitz. Elle est jeune, elle aime l’amour et le sexe, elle le montre en se baladant en body et en mini-short, en roulant une pelle au premier venu, et en tombant enceinte de lui au passage. Mais qu’éprouve-t-elle, cette tentatrice de camping ? On aura beau scruter le visage de l’actrice, bien malin celui qui saurait y découvrir une émotion. Quel que soit l’état d’esprit supposé de son personnage, Léa Seydoux fait toujours arborer à Carole le même air buté qui a le don de m’exaspérer. Quant à Tahar Rahim, il serait aussi mono-expressif que sa comparse s’il n’avait dans sa palette l’option « sourire d’enfant » qui illumine par instant son visage sombre. Au-delà de cette sensualité assez vulgaire et froide, aucune scène de vrai dialogue entre les deux personnages, pas d’activité en commun, pas d’échange profond. Ils sont amants, mais de là à parler d’amour… Et quand Gary se rebelle face au peu amène Toni (Denis Ménochet), ce n’est pas pour sa belle qu’il entend se faire démolir, mais pour l’enfant qu’elle attend de lui. Dans ces conditions, on n’est même pas étonné qu’elle ait choisi la sécurité d’un mariage avec le dur à cuire, même si le ver est dans le fruit, comme nous le fait bien peu subtilement remarquer un plan interminable sur une pomme véreuse qui roule dans le caniveau. En même temps, si la réalisatrice avait voulu faire dans la subtilité, elle nous aurait épargné les sous-entendus visuels pesants (comme le bras de Gary contre la cuisse de Carole dans la voiture pendant trois minutes).

Bref, impossible à mon sens de s’attacher à ces personnages faussement intenses, dont la trajectoire personnelle ne parvient pas à faire le poids face à l’importance de la dénonciation portée par le film. Absorbés par le décor, leur vie fictionnelle semble dépassée par la réalité du contexte. Heureusement, les seconds rôles plus subtils et touchants s’en tirent mieux. On saluera ainsi Olivier Gourmet, rongé par l’angoisse mais incapable de quitter ce milieu, et Camille Lellouche, qui illumine de la grâce de ses fêlures les deux scènes les plus marquantes (la tablée réunie pour l’écouter chanter « Maladie d’amour », et celle où, pour consoler Carole qui ne supporte pas de la voir tondue, elle lui suggère d’enfiler sa robe de mariée). On aurait simplement voulu que leurs histoires soient le sujet principal du film.

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