tirezlalanguemademoiselleDans le XIIIe arrondissement parisien, les frères Pizarnik, tous deux médecins et célibataires, partagent un même cabinet depuis toujours. Une nuit, Boris à la grosse voix et Dimitri le timide sont appelés au chevet d’Alice, une enfant diabétique qui vit seule avec sa mère, la troublante Judith…

Voilà un film que j’ai eu la chance de voir en avant-première, en présence de l’équipe, ce qui lui confère un charme particulier. Outre la robe transparente de la belle Louise Bourgoin, j’ai été particulièrement marquée par une phrase de Laurent Stocker qui résume assez bien l’intérêt principal du deuxième long-métrage d’Axelle Ropert : il s’agit de « raconter l’histoire des gens qu’on ne voit pas ». Et en effet, ici, pas de héros, simplement des quidams que l’on suit dans leur vie de tous les jours. Le choix du cadre, le quartier Olympiades, annonce tout de suite la couleur : échoppes asiatiques où s’entassent des marchandises bon marché, immenses tours d’habitations, rues sombres, supérette de quartier… Le tout est assez glauque, gris, banal. Pas un décor de cinéma au sens où on l’entend habituellement. De même, les personnages sont à l’image des passants qu’on croiserait dans n’importe quelle rue parisienne : deux frères avec leur vieux chien, un ivrogne affalé sur un banc, un père de famille avec ses deux enfants…

Le choix du traitement s’adapte particulièrement bien au sujet : une façon de filmer très proche des gens, une caméra à hauteur du regard qui nous fait plonger dans le quotidien des personnages. Le côté « film à petit budget » est totalement assumé et devient un atout car il garantit l’authenticité de la démarche. On admet donc sans sourciller l’aspect documentaire des scènes tournées dans le cabinet médical : les consultations, si extérieures soient-elles au triangle amoureux qui constitue le nœud de l’intrigue, méritent d’être montrées, car elles font partie de la vie courante des frères Pizarnik. Le film ne se donne pas de limite pour être vrai : tout peut être exposé, aussi bien un homme malade qui s’enferme dans les toilettes d’un hôtel pour vomir que deux jeunes adolescents discutant de leurs médecins sans que la conversation ne semble viser un but, comme si on avait laissé improviser les acteurs devant la caméra.

On pourrait certainement reprocher à la réalisatrice – qui est également la scénariste – la minceur de l’intrigue. On se perd un peu dans l’économie générale du film, on a l’impression que plusieurs scènes ne servent à rien, qu’elles se répètent sans raison (par exemple, toutes les fois où Judith traverse la rue devant le Franprix). Le dernier plan du film, un cadrage fixe sur une rue du quartier chinois, laisse penser que le personnage principal de l’histoire, c’est bien ce quartier, plus encore que les gens qui l’habitent. Ce qui explique l’attachement à des scènes de rue qui n’apportent aucun élément dramatique nouveau. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Axelle Ropert et son équipe n’ont pas peur de la banalité du réel, ni de sa laideur. Il n’est pas si courant d’assister au cinéma à une telle démystification des figures habituellement valorisées. Mais ici, le médecin est alcoolique, et l’amour de jeunesse tant idéalisé ressurgit sous les traits tirés d’un malade.

Au fil de l’histoire, on note quand même des scènes clés, des perles qui émaillent le récit de poésie (Alice et ses éventails), de drôlerie (la réunion des alcooliques anonymes au cours de laquelle Dimitri déclare « je m’appelle Dimitri, je suis alcoolique et je vais arrêter de venir parce que ça ne sert à rien »), de fantaisie (la petite chouette sur la porte de chez Alice), de tendresse (la scène d’ouverture où Dimitri chante « À la volette » avec un petit garçon déguisé en médecin), de sensualité (la tenue de travail de Judith, ses cheveux flamboyants et ses petits points de liner noir sous les yeux)…

Paradoxalement, même quand il ne se passe pas grand chose, on ne s’ennuie pas entre ces pépites, et on s’accroche à ces personnages sur lesquels on ne se retournerait pas dans la rue. Il faut saluer le jeu très sobre des acteurs, tout en pudeur, en retenue et en fragilité (mention spéciale à la déclaration touchante et ridicule de Dimitri – admirable Laurent Stocker, d’une vérité sidérante dans tous ses rôles). Louise Bourgoin délaisse pour de bon son jeu de séductrice incendiaire, suivant un virage amorcé avec Un heureux événement et prouve qu’elle peut être crédible en mère célibataire un peu paumée.

Une chronique douce-amère sur la vie des gens ordinaires, ceux qu’Anne Sylvestre appelait « Les Gens qui doutent ». Le film a des faiblesses, mais elles s’accordent avec celles de ses protagonistes pour nous prouver que la vie est difficile, souvent médiocre, parfois cruelle, mais qu’elle garde un charme indéfinissable, celui d’une porcelaine chinoise fêlée qu’on aurait recollée, ou d’une convalescence qui annonce le retour de la santé.

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