ToutvapourlemieuxNaïf et sérieux, Benjamin Dedican, étudiant d’une brillante école de commerce, s’apprête à appliquer avec zèle le capitalisme ultra-libéral prôné par son professeur Adam Thims. Mais, ses parents refusant de lui payer une année d’études supplémentaire, le jeune homme se voit contraint de travailler dans un supermarché. C’est pour lui le début d’une suite de péripéties qui l’entraîneront tout autour du monde…

Voilà un livre sur lequel j’ai flashé à cause de sa couverture BD acidulée. J’ai adoré les grands yeux perplexes croqués par Isabelle Maroger (on ne cite jamais les illustrateurs des couvertures, c’est un tort, donc pour une fois, je lui rends justice !). La collection dont il est issu est destinée aux ados, ce qui aurait pu me refroidir. Mais… c’est une réécriture de Candide. Le Candide de Voltaire qui est mon meilleur souvenir de littérature au lycée et un de mes livres cultissimes.

Donc j’ai foncé dans cette lecture rendue plus qu’agréable par la typographie aérée et les petites illustrations internes en noir et blanc, croquignolettes à souhait. Le style est limpide, rythmé, ponctué d’expressions hilarantes comme lorsque Benjamin reconnaît sa belle Astrid dans un film porno : « Un soir, alors qu’il regarde distraitement la monotone gymnastique sexuelle, il a un immense choc qui lui fait perdre la vue durant trois secondes. Il se lève d’un bond, se précipite devant l’écran, attend avec frénésie le changement de plan, pour être sûr, non ce n’est pas possible et pourtant oui, mon Dieu, c’est bien Astrid qui a les fesses en bataille et les seins en vadrouille. » Certes, on n’atteint pas le degré de réjouissance qu’offre la plume ciselée de Voltaire, mais qui aurait pu l’égaler ?

La réécriture reste fidèle à la trame de l’auteur des Lumières : on retrouve le héros naïf, chassé de son environnement jugé paradisiaque et condamné à parcourir le monde, rencontrant divers personnages hauts en couleur, et confrontant ses théories optimistes à la réalité d’un monde cruel. On peut identifier Pangloss sous les traits d’Adam Thims, Cunégonde en Astrid, et associer Yaya à Paquette et M.Li à Cacambo, quant à Martin et à la vieille, ils apparaissent très proches des personnages originaux. L’Eldorado est remplacé par l’île de Jersey, symbolisant les paradis fiscaux, et les montagnes d’or par des actions et obligations.

Alain Monnier réussit le tour de force, tout en conservant l’esprit du roman voltairien, d’évoquer presque toutes les grandes questions politiques et sociales contemporaines : difficulté de trouver un emploi, concurrence acharnée, impact des productions chinoises sur les marchés occidentaux et comparaison des modes de gestion du travail, conditions déplorables dans les usines, abandon des personnes âgées, lois islamiques, rôle des ONG, réseaux mafieux, paradis fiscaux, empire du politiquement correct et restriction de la liberté d’expression, racisme, flottements judiciaires, sectarisme, prostitution, fermeture d’esprit des élites…

Certains passages sont certainement plus réussis que d’autres, et les idéologies de l’auteur transparaissent si nettement que le roman ressemble parfois à un plaidoyer politique. Cependant l’ensemble reste cohérent et enlevé, de sorte que le lecteur oublie les faiblesses et apporte son adhésion à l’aventure du pauvre Benjamin. S’il reste une réticence majeure, elle est sans doute due à la fin du récit, profondément énigmatique. Alors que le conte de Voltaire prônait clairement le travail, notamment manuel, pour éviter de trop réfléchir et se plaindre de son sort ou s’adonner aux vices nés de l’oisiveté, Alain Monnier choisit une option qui s’en éloigne quelque peu. Bien sûr, on peut retrouver l’idée d’un projet fédérateur qui occupera les personnages, mais on peut difficilement croire que le choix de la restauration d’une église soit anodin. Le message serait-il alors celui d’un retour de la société contemporaine consumériste à la spiritualité ? Voilà une solution trop facile qui laisse le lecteur sur sa faim.

Toutefois, ne minimisons pas le challenge relevé par l’auteur dans cet ouvrage amusant et profond. Distraire et donner à penser à ses contemporains, c’était au fond bien le but que se proposait Voltaire. Le pastiche est donc clairement une réussite.

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