FrancesHa.jpgFrances a 27 ans mais ne se considère pas encore comme une personne à part entière. Avec sa colocataire et meilleure amie Sophie, elle fait les quatre cents coups en attendant d’accomplir ses rêves : devenir chorégraphe et posséder un appartement rien qu’à elle…

Mon rapport au cinéma est bien souvent régi par le hasard ; ce n’est pas la première fois que je me retrouve par pure coïncidence devant un film dont j’ignorais jusqu’à l’existence quelques heures plus tôt, pour le meilleur ou pour le pire. Heureux hasard ici qui me poussa dans une salle obscure un soir de semaine, car ce fut exactement le genre de séance dont on sort en se disant qu’on n’a pas perdu son temps.

Pourtant, perdre son temps, c’est exactement ce que fait l’héroïne de ce joli film du peu connu Noah Baumbach, réalisateur de quelques portraits bien tracés de funambules de la vie (Les Berkman se séparent, Greenberg). Sur le fil de son existence, Frances hésite. « Trois pas en avant, trois pas en arrière », semble être la devise de cette jeune femme habitée par un sentiment d’incomplétude, et une peur flagrante de grandir.

Drôle et volubile, maladroite et bordélique, Frances (Greta Gerwig) est terriblement attachante. Souhaitant inviter un ami au restaurant, elle se rend compte qu’elle n’a plus de liquide et se retrouve à courir la ville à la recherche d’un distributeur de billets, s’étalant en pleine rue au détour de sa course folle. Frances se moque du regard des autres : elle boit trop, danse sur les trottoirs, s’incruste chez ses amis, joue à la bagarre dans les squares avec son acolyte Sophie.

« Frances Ha » est donc un film sur la difficulté du passage à l’âge adulte : faut-il renoncer à ses rêves (en acceptant le poste de secrétaire qu’on lui propose, en s’installant avec un petit ami auquel elle ne semble pas vraiment attachée), ou se donner les moyens de les accomplir ? Refusant de faire face à ses échecs, Frances se retrouve dans une situation de plus en plus délicate, s’enfonçant dans ses mensonges et manquant sombrer dans la précarité…

Mais ce portrait d’un personnage unique, incasable (« undatable », leitmotiv de ses amis) et inclassable, est aussi une réflexion touchante sur l’amitié. Alors que Sophie choisit la voie de la sagesse en construisant sa vie avec son compagnon et en décidant de le suivre au Japon, Frances tente à tout prix de maintenir leur camaraderie d’adolescentes, quitte à la pousser à rompre et à rester, comme elle, dans cet état d’enfance prolongé. Peut-on conserver à l’âge adulte les amitiés fusionnelles de la jeunesse ? Est-on voué à s’éloigner de ceux dont on pensait qu’ils seraient toujours là pour partager les fous rires et les peines ?

On le voit, ce portrait délicat est à la fois drolatique et tendre, lent et virevoltant, sombre et lumineux, comme le noir et blanc très esthétique choisi par le réalisateur. Allusion au courant Nouvelle Vague ou clin d’œil à « Manhattan », ce parti pris confère au film de Baumbach une atmosphère presque onirique, sublimant les rues de New York et rendant incongrus les MacBook et smartphones des protagonistes. On n’est pas si loin de la mélancolie amusée de mister Allen – qui avait d’ailleurs offert un rôle à Greta Gerwig dans « To Rome with Love » –, et on retrouve aussi chez Frances quelque chose de la petite fille déjantée et rêveuse de « Little Miss Sunshine ».

On apprécie ce film qui change, où l’on ose nous montrer une jeune femme débraillée, rieuse, flemmarde, ne cherchant pas à plaire, se moquant bien de chercher le prince charmant pourvu qu’on lui laisse ses amis, et la liberté d’exprimer par la danse l’élan de vie désordonné qui l’habite.

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