Notrecoeur.jpgAndré Mariolle, jeune rentier dépourvu de talents mais non de qualités, est introduit par son ami le musicien Massival dans le salon de la coquette Michèle de Burne. Après un premier mariage désastreux, celle-ci vit sous l’œil admiratif de son père et s’est entourée d’un cercle d’amis des arts. Mais gare à celui qui franchit sa porte, car tous les hommes qui approchent cette beauté peu ordinaire tombent amoureux d’elle…

Après la délicieuse surprise que fut pour moi Bel-Ami, j’ai décidé de me lancer dans Notre cœur, dernier des romans de Maupassant. Si le titre de mon article est sans doute le plus mauvais des jeux de mots que j’aie pu faire jusqu’ici, il est pourtant on ne peut plus sincère. Car je ne comprends pas qu’un bijou littéraire de ce calibre ne soit pas davantage lu et reconnu.

Maupassant, lassé de la vie mondaine de son temps, délivre à travers cette œuvre mélancolique une critique douce-amère de la mode des salons, où la beauté des femmes et du décor, l’intelligence et les dons artistiques des hommes, se mettent au service de rivalités d’orgueil. Le dîner auquel est convié le sculpteur Prédolé est frappant à ce titre : l’homme, amoureux de son art, et qui sous une apparence mal dégrossie cache un discours passionné pour la sculpture, déçoit la maîtresse de maison pour l’unique raison qu’il n’a pas cherché à la courtiser.

La description de ce milieu élitiste est avant tout l’occasion pour l’auteur de composer un magnifique portrait de femme, celui de Mme de Burne. À la poésie de l’évocation physique de la jeune femme, de son visage mutin à son corps de sirène en passant par ses toilettes créatives et élégantes composées de fleurs et de plumes, se joint une plongée dans son caractère. Coquette, narcissique, orgueilleuse mais loyale envers ses amis, incapable d’aimer passionnément mais désolée de manquer de ces élans du cœur qui la distrairaient de son ennui, l’héroïne qui brise le cœur de tous les hommes ne peut pourtant être détestée. À ce personnage tout en finesse s’oppose l’esquisse d’une jeune fille simple, sensible, timide et fougueuse, qui apparaît dans la dernière partie du roman comme un contrepoint subtil. Entre elles deux, André Mariolle, porte-parole de l’auteur, pose sur elles un regard lucide, tendre et admiratif.

Mais Notre cœur est avant tout une brillante analyse du sentiment amoureux, dans sa complexité et sa diversité. Envouté par le charme de Mme de Burne, le sentimental Mariolle éprouve toutes les affres de la passion, alors que la belle ne parvient pas à ressentir pour lui plus qu’une amitié franche et un intérêt intellectuel. Maupassant a toujours le mot juste et précis pour décortiquer les âmes humaines, et ses réflexions sur l’amour ont une portée philosophique indéniable, sous une concision propice aux aphorismes. On retiendra « Aimer beaucoup, comme c’est aimer peu ! » entre autres formules frappantes de vérité.

La plume délicate de Maupassant révèle ici toutes ses facettes, plus encore que dans Bel-Ami, à travers des images fortes et modernes : « Il lui semblait par moments que le cœur de tout le monde doit avoir des bras comme le corps, des bras tendres et tendus qui attirent, étreignent et enlacent, et que le sien était manchot » ; « Les rendez-vous d’Auteuil ressemblaient pour elle à des douches d’hiver »… L’escapade au Mont Saint-Michel est l’occasion d’un nouvel hommage à sa Normandie natale, et la galerie de soupirants de Mme de Burne, masques divers de Maupassant, permet des traits pertinents sur des sujets variés touchant tous les arts.

Ce roman foisonnant et troublant, source d’émotion et de réflexion, emporte le lecteur, et l’abandonne sur le constat terrible d’un impossible accord des cœurs.

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