Bel-Ami.jpgGeorges Duroy, fils de paysans normands, rêve de réussir à Paris. Introduit au journal La Vie française par un ancien camarade de régiment, il découvre son pouvoir de séduction sur les femmes, de la prostituée Rachel à Suzanne Walter, la fille du patron, et comprend que ce sont elles qui feront son succès.

Bel-Ami est un miracle dans mon panorama de lectrice. Dégoûtée de Maupassant depuis mes années de collège et l’étude forcée de la nouvelle normande « Aux champs », j’avais décrété que je ne lirais plus jamais rien de cet auteur. Ce qui ne m’avait pas empêché d’apprécier le téléfilm adapté du roman en 2005.

Mais il est des heureux hasards et des rencontres littéraires aussi belles que des coups de foudre romanesques. Alors qu’on m’avait déjà chaudement recommandé ce livre (petite dédicace à la « capessienne » fraîchement diplômée qui se reconnaîtra), je l’ai trouvé sur mon bureau en découvrant mon nouveau lieu de travail. Y voyant un signe, je me suis aventurée à ouvrir le roman et… je m’y suis totalement plongée, ne le lâchant qu’avec regret quand il le fallait.

L’œuvre de Maupassant est en effet terriblement addictive. On y trouve les éléments classiques d’un bon livre : scénario plein de rebondissements, puisqu’on suit les pérégrinations de Georges Duroy de son arrivée à Paris à ses succès dans la haute société, et personnages complexes, jusqu’aux plus secondaires. L’atmosphère mondaine, où l’on se poignarde dans le dos en gardant le sourire au milieu de tableaux de maîtres et de tentures feutrées, donne lieu à des conversations entre gens d’esprit, restituées avec une finesse qui ne faiblit jamais. On pénètre dans ce milieu où l’intrigue est reine en même temps que le héros, d’abord naïf puis habile tireur de ficelles ; d’où une découverte progressive ménageant des surprises au lecteur. Certes, il ne faut pas se laisser rebuter par l’explication des affaires de l’époque telle que le trafic de légions d’honneur, mais qu’importe si certaines subtilités des transactions autour de la guerre du Maroc nous échappent. Car le roman joue sur tous les plans.

Si les arcanes de la politique de l’époque ne vous passionnent guère, les amoureux de Paris pourront toujours admirer le tableau vivant et chamarré de la capitale du XIXe que dresse Maupassant. On pourrait s’amuser à suivre les pas de Georges durant ces promenades tant les indications sont précises et visuelles. En quête de perfection stylistique à l’instar de Flaubert, l’auteur déniche toujours le mot juste pour faire sentir toutes les impressions parisiennes, de la fraîcheur d’une gorgée de bière en terrasse au rire des courtisanes des Folies-Bergères, en passant par le cahot des fiacres et la raideur d’un costume neuf. Le lecteur est immergé dans un tourbillon de sensations qui ne peuvent le laisser indifférent.

Complètement plongé dans le Paris de Georges, impossible de ne pas s’attacher à ce personnage si plein de failles. Naïf d’abord, et manquant d’énergie, il se transforme peu à peu en homme calculateur et séducteur chevronné. Il y a en Bel-Ami un savant mélange de la désinvolture de Don Juan, du charme vénéneux de Valmont et de l’ambition dévorante de Rastignac. Pourtant, plus d’une fois, le héros manque de tout perdre par négligence, autosatisfaction et erreur d’analyse. Jusqu’au bout, c’est aux femmes qu’il doit son succès, non seulement pour avoir su les séduire, mais parce qu’elles se montrent prêtes à tout sacrifier pour le guider voire le sauver.

C’est aussi une dissection passionnante de l’homme que délivre Maupassant, en montrant combien cet être pétri de civilisation, qui calcule tout jusqu’à l’amour qu’il donne ou inspire, ne peut résister à sa nature animale, celle qui désire de tout son être, ou tremble de peur de mourir (voir la fantastique narration de la nuit précédant le duel).

Si le fond offre matière à réflexion, la forme ne cesse de divertir le lecteur. Maupassant, toujours en quête du mot juste, invente des expressions délicieuses : les arbres couverts de givre ont l’air d’avoir « sué de la glace », un homme politique aux dents longues est qualifié de « champignon libéral de nature douteuse ». L’auteur s’amuse aux dépens de ses personnages, se moquant de tous (et notamment de Mme Walter, la vieille amante qualifiée de « pensionnaire dépravée », dont la litanie de petits noms donnés à Bel-Ami nous réjouit autant qu’elle l’exaspère). On remarquera surtout la modernité du texte qui ose des allusions à peine voilées, comme lors de la mythique scène des marrons glacés avec Clotilde (je vous laisse découvrir cette perle, dont je ris encore).

Bref, mon coup de cœur pour ce roman fut total, au point de me convertir totalement aux œuvres de Maupassant. J’ai d’ailleurs relu « Aux champs », et je dois avouer que la nouvelle n’est pas si mal ! Par curiosité, j’ai aussi revu l’adaptation de Philippe Triboit qui m’avait tant plu la première fois. Si le réalisateur prend des libertés avec la trame romanesque, ajoutant des épisodes comme toutes les scènes incluant Bardin, et si les personnages ne ressemblent physiquement pas du tout à ceux du livre, l’atmosphère générale est très bien rendue et certaines scènes suivent le texte à la lettre (lorsque Mme Walter attache ses cheveux autour des boutons, par exemple). Mais surtout, les comédiens apportent une fraîcheur nouvelle à l’œuvre et permettent de la considérer sous d’autres angles. On y voit une Mme de Marelle terriblement futile et soucieuse des conventions, une Mme Forestier aussi rouée que dans le livre mais moins infaillible, une Suzanne exquise jouée par l’excellente Audrey Lunati (trop rare sur nos écrans, malheureusement), et un Bel Ami rendu plus humain par l’interprétation tout en nuances de Sagamore Stévenin. À voir donc – disponible sur Youtube – , et peut-être même avant de lire le roman, pour se familiariser avec cette œuvre passionnante.

 

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