lessaigneurs.jpgDans une ville apocalyptique où la crise a eu raison des derniers espoirs, seule la race vampire échappe à la morosité ambiante. Pour secourir les humains en détresse, les êtres immortels décident de leur fournir un peu de divertissement sous forme de programmes télévisuels, dont le plus apprécié est un télé-crochet visant à recruter de nouveaux vampires parmi les hommes. Le jury rejette cruellement la plupart des candidats en toute impunité… mais jusqu’à quand ?

Je ne suis pas une grande amatrice de fantastique en général, ce n’est donc pas souvent que vous entendrez parler de vampires par ici. Pourtant il y a quelques années, j’ai été fascinée par ces créatures sublimées par le talent de Victoria Frances. Par la suite, avec la mode de Twilight and co, qui par sa mièvrerie et ses incohérences a dénaturé le mythe, je me suis détournée du fantastique, cantonné dans mon esprit sous l’étiquette de « littérature pour ados ».

Et puis… Au hasard de mes pérégrinations sur Internet, j’ai fait la connaissance d’une auteure nouvelle génération, Aude Cenga, et de son goût pour la dénonciation sous couvert de fantastique et d’humour noir. Ma curiosité est piquée, nous discutons de nos conceptions de l’écriture et naît alors un échange fructueux. Je tricherai si je disais que j’ai découvert Les Saigneurs à sa sortie officielle, puisqu’Aude et moi bêta-lisons mutuellement nos textes. J’ai donc eu la chance d’assister à l’évolution du récit, jusqu’à l’envoi à l’éditeur de cette nouvelle à croquer.

Les Saigneurs, première publication d’Aude Cenga chez Walrus, met à mal l’image lisse du vampire sex-symbol. Ses personnages, au physique peu avantageux, sont volontairement odieux, et le lecteur les déteste d’autant plus facilement qu’ils sont inhumains au sens propre. Les vampires font étalage de tous les clichés du racisme et pratiquent toutes les discriminations avec une verve jubilatoire. Le récit très noir bénéficie de la plume acérée de l’auteure qui, avec un vocabulaire choisi et notamment une pléiade d’adjectifs savoureux, assortis à des descriptions très visuelles, met en place une atmosphère glaçante à souhait.

L’intrigue contemporaine donne d’autant plus à réfléchir qu’elle présente un miroir à peine déformé des travers de la société occidentale : morosité de la conjoncture qui rend les gens prêts à tout, addiction généralisée aux réseaux sociaux, mode de la télé-spectacle… Le téléphage averti reconnaîtra d’ailleurs avec bonheur une version morbide de ses émissions préférées telles que Nouvelle Star, On n’demande qu’à en rire ou encore Un dîner presque parfait. L’ensemble de la nouvelle fonctionne très bien pour les amateurs de second degré. Pour peu que l’on n’ait pas l’âme trop sensible, on se régalera des trouvailles délicieusement glauques à l’instar du SDF-cubi ou du bébé-encas.

On pourrait toutefois regretter que les humains n’apparaissent pas en dehors du plateau de l’émission phare. Si la morale de l’histoire est clairement pessimiste – de telles horreurs sont fondées sur la nature profonde de l’homme, voyeur et servile – il aurait été intéressant de comprendre le parcours de chaque candidat pour savoir ce qui l’amenait à se soumettre au regard impitoyable du jury. Peut-être l’impact des critiques de celui-ci aurait-il été encore plus fort sur le lecteur s’il avait eu le temps de s’attacher aux « victimes ». Mais pour cela, il aurait fallu faire de la nouvelle un roman.

En bref, si vous aimez l’humour noir, la réflexion et la dénonciation, n’hésitez pas à découvrir l’univers d’Aude Cenga à travers Les Saigneurs. Férus de fantastique ou non, nul doute que sa nouvelle vous fera réfléchir, qu’elle vous choque ou vous fasse rire. Si vous souhaitez partager cette lecture autour de vous, ou découvrir d’autres auteurs, je vous conseille ce site, en partenariat duquel s’inscrit cette critique : http://www.adopteunauteur.fr

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