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De 1953 à 2007, onze « imperfectionnistes », membres d’un quotidien international siégeant à Rome, se croisent dans les bureaux du journal. Ils sont fainéants, ambitieux, manipulateurs ; ils se méprisent, se rapprochent et se déchirent de la création du journal à l’arrêt de sa publication.

C’est par hasard que je me suis trouvée en possession de ce roman, le premier de l’anglais Tom Rachman, récupéré dans un carton qui partait au recyclage. Le titre a attiré mon attention : moi qui ai tellement aimé les héros parfaits sur lesquels on fantasme au fond de son lit, j’ai trouvé audacieux de mettre délibérément en scène des personnages imparfaits. La quatrième de couverture était alléchante, évoquant une galerie de personnages hauts en couleur.

C’est donc avec enthousiasme que je me suis rapidement plongée dans ce roman qui n’a pas déçu mes espoirs. Je dois dire que cela faisait longtemps que je n’avais pas refermé un livre sans une pointe de regret. Mais celui-là est un bijou que je ne peux que recommander ! Pour un premier roman, il dévoile une maîtrise admirable des intrigues croisées. Chaque chapitre, portant le titre d’un article du journal, met en scène un personnage différent, du correspondant basé à l’étranger à la rédactrice en chef, de la secrétaire à une fervente lectrice. Entre ces trajectoires mêlées s’intercalent en italique des extraits de l’histoire de la famille Ott, à laquelle appartient le quotidien. On aurait pu se perdre dans cette myriade de personnages de diverses époques qui n’ont en commun que de graviter autour de ce journal. Pourtant tout est limpide, pour peu qu’on ait la patience de laisser les pièces du puzzle s’ordonner peu à peu dans cette fresque de près de 400 pages.

Onze personnages principaux se croisent dans ce roman choral, sans compter tous les personnages secondaires qui traversent leurs histoires. Chacun a une voix particulière et une vie singulière, de sorte que chaque chapitre pourrait être lu comme une nouvelle indépendante. On se régale de la truculence de certains personnages, comme la rigolote Hardy Benjamin et son inénarrable boyfriend, ou le pointilleux Herman Cohen, véritable correcteur orthographique vivant. On aime aussi retrouver en arrière-plan d’une histoire le protagoniste d’une autre : les points de vue se multiplient, évitant tout risque de manichéisme, et on apprécie d’apprendre en quelques mots le devenir d’un personnage dont on a suivi une partie de la vie de façon plus détaillée. Cette façon de croiser les intrigues permet une familiarité particulière avec ces personnages qui semblent réels. Et en effet, rien ne manque de réalisme, malgré les péripéties et les idiosyncrasies parfois surprenantes des protagonistes. La cohérence parfaite de l’ensemble permet à l’auteur toutes les fantaisies dans les détails, comme cet amour immodéré du dernier descendant des Ott pour son chien Schopenhauer.

Je ne sais quelle impression m’aurait fait ce roman en anglais, n’ayant eu en mains que la version française, mais je dois pour une fois saluer le talent du traducteur Pierre Demarty, qui dans un style toujours fluide et précis, restitue une impressionnante palette de tonalités et de sentiments. Chaque personnage a sa voix, sa façon de s’exprimer, et les dialogues sont toujours crédibles et souvent délicieux. J’admire surtout la virtuosité du passage du rire aux larmes, de la révolte à la résignation, et parfois au cœur de la même histoire, comme dans le chapitre consacré à Arthur Gopal. Tom Rachman parvient toujours à nous intéresser au sort de ses personnages, quand bien même ils ne nous seraient pas sympathiques, et nous offre des retournements de situation et des répliques inoubliables (notamment dans le chapitre « Menace de récession en Chine », le plus brillant à mes yeux).

Sous couvert de nous livrer des portraits piquants, l’auteur n’en oublie pas le centre de cette fresque : l’univers de la presse, dépeint sans concession à travers l’évolution de ce petit quotidien international qui trouvera un temps son public mais ne parviendra pas à évoluer. Il dénonce, non sans humour, l’incompétence des dirigeants, l’ambition démesurée des rédacteurs, la course au scoop au mépris de la vérité, la fainéantise de certains, la tyrannie exercée par d’autres sur leurs subalternes, la difficulté à se faire une place dans un milieu hypocrite, les méchancetés assumées et l’indifférence parfois pire.

Certes, ses personnages sont imparfaits, et ne cherchent guère à s’améliorer, mais c’est sûrement tous leurs défauts qui leur donnent autant de vie et nous permettent de suivre avec intérêt leurs aventures et plus souvent leurs mésaventures. Sous la plume habile de Tom Rachman, on se laisse entraîner et l’on passe par toutes les émotions. Et si la réalité dépasse souvent la fiction, ce roman, avec ses personnages drôlement réalistes et grâce à la virtuosité caustique de l’auteur, prouve que la fiction peut parfois égaler la réalité.

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