Le-Ravissement-de-Lol-V-Stein

Le narrateur rencontre Lola Valerie Stein des années après la nuit du bal de T.Beach durant laquelle son fiancé Michael Richardson l’abandonna pour une autre. Rendue folle par cette nuit, Lol semble depuis avoir retrouvé la sérénité dans une vie de famille réglée comme du papier à musique. Pourtant son amie d’enfance Tatiana doute que Lol soit devenue aussi saine d’esprit qu’il n’y paraît…                                                                          

Peut-être n’aurais-je jamais lu « Le ravissement de Lol V. Stein » si on ne me l’avait présenté comme un roman exceptionnel. J’ignorais tout ou presque de Marguerite Duras, et cette auteure ne m’avait jamais particulièrement attirée. C’est donc en tout innocence que j’ai ouvert ce livre pour la première fois. Deux lectures plus tard, je dois avouer que je ne suis pas encore sûre de l’avoir compris.

Le roman est pourtant de facture assez classique. Un narrateur, dont on comprendra par la suite qu’il s’agit de Jacques Hold, l’amant de Tatiana Karl puis de Lol, nous raconte ce qu’il sait de la vie de Lol V. Stein, depuis son enfance jusqu’à leur rencontre et leur rapprochement. Les personnages sont peu nombreux, les lieux relativement précisément décrits, pourtant le lecteur se sent irrémédiablement perdu. L’expérience n’est pas déplaisante, mais surprend par l’impossibilité de s’attacher à des personnages évanescents et de se repérer dans des paysages irréels. Les noms propres laissent à eux seuls percevoir le dépaysement qui attend le lecteur : prénoms de toutes les origines (russe comme Tatiana, anglo-saxon comme Michael, français comme Jacques…), noms de lieux mystérieux à consonances américaines comme T. Beach, U.Bridge, dont l’initiale étonne… Impossible de situer le roman, dont on sait pourtant d’après une interview de l’auteur qu’il est censé se dérouler en Angleterre. Le temps aussi est flou, car si la chronologie de la vie de Lol peut être précisément suivie, l’époque à laquelle se déroule l’histoire n’est jamais mentionnée.

D’où viennent cette étrangeté et cette incapacité à se situer ? Sans doute du thème même du roman, qui en cela est une totale réussite. Car ce livre est à mes yeux celui de la dépersonnalisation, de l’impossible construction d’une identité ailleurs que dans le regard, celui de l’autre et celui que l’on porte sur autrui. Pour Lol, le problème est rendu évident par sa folie douce, qui en fait un être à part. Toujours contente, ne sachant de quoi elle se réjouit, tout ce qu’il faut à son bonheur est au fond d’être entourée d’êtres qu’elle reconnaît et qui la reconnaissent. Entourée de son mari Jean Bedford et de ses enfants, Lol sait qui elle est : une épouse et une mère. Ce statut social de maîtresse de maison qu’elle prend très à cœur puisqu’elle tient parfaitement sa maison de U. Bridge puis celle de S. Tahla est ce qui lui permet de revenir de sa folie, au moins en apparence. Le trouble Jean Bedford, qui aime sans doute un peu trop les « petites filles pas tout à fait grandies, tristes, impudiques », lui rend son identité lorsqu’il l’identifie comme étant « Mademoiselle Stein » en la rencontrant de nuit dans la rue. Mais Lol n’est jamais complètement Lol. Cette incapacité à se nommer, à prendre conscience de son être, se manifeste par un instinct de voyeurisme prononcé. Dès le bal de T. Beach, elle souffre nettement moins de l’abandon de Michael Richardson que d’être séparée, à l’aube, du couple que celui-ci forme désormais avec Anne-Marie Stretter. Il est dit à plusieurs reprises qu’elle aurait voulu « les voir », « tout voir ». On imagine volontiers Lol en fantôme pâle caché dans un coin de la chambre du couple, observant avidement leurs ébats et s’en réjouissant. Lol ignore la jalousie, comme on le voit de nouveau dans sa relation avec Jacques Hold, dont elle exige qu’il continue à fréquenter Tatiana Karl. Derrière cette réclamation se cache encore l’instinct de voyeurisme, puisque Lol suit les amants jusque dans le champ qui jouxte l’hôtel de passe où ils se retrouvent, et observe par la fenêtre de leur chambre le ballet des corps dénudés. On aurait pu penser que Lol avait besoin de retrouver son identité, comme lorsque Jean Bedfort la nomma. Mais ce qui la rend heureuse, c’est surtout de se perdre, de se dissoudre, de n’être plus que spectatrice de la vie des autres. Incapable au fond d’aimer ou de se laisser aimer, Lol ne vit que par procuration, dans les rapports des autres. C’est pourquoi la nuit avec Jacques Hold sera fatale à son fragile équilibre mental : elle est obligée de s’appeler du nom de l’autre, de Tatiana, car être partie prenante de l’acte d’amour l’engagerait trop dans son être propre sans ce subterfuge. Et Lol ne veut pas être Lol.

Mais ce thème de la dépersonnalisation n’est pas le propre de Lol. Si sa folie est plus apparente que celle des autres, elle semble toutefois se généraliser au fil du roman. En effet, Tatiana elle-même perd peu à peu son identité lorsque Lol ressurgit dans sa vie. Face à elle, elle en vient à douter de ses souvenirs, à ne plus savoir ce que Lol invente ou ce qui a réellement eu lieu, ce qu’elle-même a reconstruit de cette histoire. Et alors que Lol veut à tout prix que Jacques poursuive sa relation avec Tatiana, celle-ci n’a de cesse d’interroger son amant sur ses rapports avec Lol. Bien sûr, la jalousie pourrait suffire à expliquer les questions pressantes de Tatiana Karl, mais la façon de se voiler le visage sous le drap pendant l’amour semble bien une tentative de se confondre avec sa rivale, de tenter de devenir la troublante et mystérieuse Lol. Le narrateur lui-même suit Lol dans toute la ville, cherche à la croiser par tous les moyens et observe son quotidien avec Jean Bedford et ses enfants à travers une fenêtre, quand il n’écoute pas ses conversations depuis le jardin. Il exerce cet instinct de voyeurisme qui parcourt le roman. Obsédé par l’histoire de Lol, sa quête de sens et sa volonté d’interroger les témoins pour reconstruire l’histoire manifestent une projection dans un passé qui ne le concerne pas. En emmenant Lol dans la salle de bal où Michael l’abandonna pour une autre,  Jacques cherche-t-il à la guérir de ses souvenirs ou à prendre la place de l’absent ?

Le trouble du lecteur à la découverte de ce roman étrange n’est sans doute que le reflet de l’état d’esprit de son auteur. Sevrée d’alcool, Marguerite Duras se trouva lors de l’écriture de ce livre violemment confrontée à elle-même et à ses doutes. L’écriture de Lol V. Stein, c’est peut-être une tentative d’évasion de soi-même à travers ce personnage de Lol, reflet d’une folle rencontrée lors du bal d’un asile. Marguerite n’était-elle pas elle-même en quelque sorte aux prises avec la folie voyeuriste et dépersonnalisante de Lol ? En recréant la vie de cette femme croisée par hasard, ne cherchait-elle pas à fuir sa propre vie et à devenir en quelque sorte cet être sans nom, heureux seulement de voir les autres vivre comme s’il n’existait pas ?

Beaucoup de questions et peu de réponses sur ce roman déroutant, à lire comme une expérience de pensée inédite.

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