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Charles, quadragénaire débordé, apprend par une lettre laconique d’Alexis, son meilleur ami d’enfance, la mort d’Anouk, mère de ce dernier et figure marquante de leur jeunesse. Cette annonce est pour Charles le point de départ d’une remise en question profonde qui l’entraîne dans ses souvenirs et bouleverse sa vie. Car parfois, régler ses comptes avec le passé et construire son avenir ne font qu’un…

La Consolante fait pour moi partie de ces livres que l’on réserve longtemps pour plus tard. Impatiemment attendu après l’exceptionnel Ensemble, c’est tout, qui – malgré une culture littéraire plus étendue que lorsque je le dévorai pour la première fois – reste mon livre de chevet et mon modèle absolu, je l’ai pourtant laissé patienter plusieurs années dans mes étagères. La faute à un emploi du temps très chargé à sa sortie qui ne m’aurait pas laissé le temps de le savourer comme je le souhaitais, mais aussi à quelques critiques qui m’avaient un peu refroidies. Je me souviens avoir lu des remarques acerbes sur le style et la longueur de l’ouvrage, et m’être dit que, si c’était pour être déçue, il ne servait à rien de se précipiter. J’ai donc pu admirer pendant cinq ans la tranche rouge du volume, assortie à ma bibliothèque. J’avais depuis quelque temps fini par admettre l’idée de ne pas ouvrir ce mystérieux roman, au point d’avoir rapidement avalé « L’Echappée belle » entre temps, malmenant ainsi l’ordre chronologique de parution, ce à quoi je me refuse généralement chez les auteurs que j’affectionne tout particulièrement.

Et puis… Un soir de déprime, errant devant mes étagères à la recherche d’une lecture qui, en une heure, dissiperait mes chagrins, je suis tombée en arrêt face à « La Consolante ». Le titre m’a semblé prédestiné aux circonstances, et c’est sans hésitation que je me suis emparée du volume et que je m’y suis plongée. Pendant trois semaines, je l’ai traîné partout, de mon bureau à ma salle de bain, de mes oreillers au compartiment d’un train. Et comme toujours, j’ai eu l’impression que la plume d’Anna Gavalda retranscrivait mes états d’âme.

Charles m’a suivie sans coup férir : lorsque j’essayais de mettre de l’ordre dans mes brouillons de mémoire, il tentait de sauver un chantier apocalyptique ; quand je me débattais avec mes déboires sentimentaux, il s’interrogeait sur sa vie de couple ; et durant de longues heures de trajet, je l’accompagnais pour une plongée dans nos souvenirs respectifs. Et comme toujours avec les bons romans, c’est à une heure du matin, alors que j’étais censée me coucher tôt, que j’ai quitté Charles et compagnie.

Pourtant, en entamant le livre, le pari était loin d’être gagné. J’ai dû relire plusieurs fois les premiers paragraphes pour tenter de comprendre quelque chose dans ce méli-mélo de pronoms personnels et de temps entrecroisés. Si l’auteur a toujours ce don extraordinaire pour les dialogues, où malgré un nombre parfois impressionnant de protagonistes – comme lors des dîners chez les parents de Charles avec toute sa famille – on repère immédiatement les répliques de chacun au ton qui lui est propre, lorsqu’il s’agit de subterfuges narratifs, on s’y perd un peu. De fait, Charles, que l’on suit à travers les âges, le plus souvent désigné par une troisième personne en point de vue interne, se prend parfois à dire « je » inopinément, le « je » pouvant par ailleurs renvoyer à des interventions de la narratrice, qui nous tirent hors de l’histoire de manière à mes yeux assez injustifiée. Et que dire de ces longues énumérations d’actions sous forme de propositions brèves sans sujet, débutant chacune par un verbe à l’imparfait auquel semble manquer quelque chose. On l’aura compris : un peu trop d’exercices de style pour moi qui prône l’effacement de la prouesse littéraire derrière le contenu du récit. Et pourtant, je ne peux m’empêcher d’admirer la subtilité du vocabulaire n’hésitant pas à jongler avec les termes étrangers et à recourir à des jeux de mots qui constituent une connivence délicieuse avec le lecteur averti. Donnons pour unique exemple le charmant « il retourna vivre entre ses plans le reste de son âge », qui réjouira tous les connaisseurs de Du Bellay.

Mais ce qui frappe chez Anna Gavalda, c’est généralement sa capacité à transcender le quotidien, et à faire de ses personnages, quidams souvent mal dans leur vie, des héros de l’ordinaire. Ordinaire, Charles Balanda l’est très certainement, et sans doute un peu trop. Ancré dans des thématiques actuelles (le délitement de la vie privée sous le poids d’un travail omniprésent, la crise de la quarantaine,  la difficulté de définir les liens dans une famille recomposée…), il est ce Monsieur Toutlemonde  à qui chacun peut s’identifier, mais qui ne nous transporte pas. Miné par les souvenirs d’une enfance dont les comptes n’ont jamais été soldés, en proie à une forme de dépression de moins en moins latente, démuni face aux femmes de sa vie dès qu’elles ne semblent plus avoir besoin de lui, Charles finit parfois par agacer plus qu’il ne touche. On aurait envie de le secouer et de lui dire que s’il ne se botte pas les fesses, il lui reste le choix entre la psychanalyse et le suicide. Fort heureusement, l’auteur nous livre des personnages secondaires attachants à l’instar de Mathilde, la fille de la compagne de Charles, une ado futée bien peu rebelle pour ses quatorze ans, Claire, la sœur aux répliques cinglantes et savoureuses, ou Nounou, dont l’extravagance n’est pas sans faire penser à celui qui reste d’après moi la meilleure création d’Anna Gavalda, Philibert Marquet de la Durbellière.

Il faut donc l’avouer : jusqu’au milieu du livre, je suis restée relativement hermétique aux déboires de Charles Balanda avec sa femme et son job, et à ses souvenirs embués entre l’insaisissable Anouk, le sidérant Nounou et le doppelgänger Alexis. Et puis, au moment où je commençais à me demander pourquoi Anna Gavalda, dont tous les personnages s’épanouissent habituellement grâce aux leçons qu’ils tirent de leurs expériences douloureuses, nous gratifiait de ces tartines mélancoliques sur le poids du passé… Une rupture, inattendue, un changement de décor, et l’apparition tardive et inespérée de toute une galerie de personnages hauts en couleur. On croyait Charles parti pour enterrer ses souvenirs, on le retrouve propulsé dans un monde enchanté, un joyeux bordel qui réveille le lecteur, en dépit de descriptions minutieuses qui pourraient en décourager certains.

Et c’est là que le titre du roman prend tout son sens, et que l’on admire une fois de plus le génie de l’auteur, qui dédouble ses personnages principaux en une face sombre (Alexis et Anouk), et une version lumineuse (Charles et Kate). Quand Kate apparaît, on ne peut s’empêcher de penser à Camille dans Ensemble, c’est tout : un petit bout de femme qui a vécu plus de souffrance que n’en contiennent cinq vies normales, et qui malgré des failles visibles (anorexie pour l’une, alcoolisme pour l’autre) s’en sort avec une grâce d’autant plus fascinante qu’elle reste toujours puissamment incarnée. Et, de même que Camille transcende un Frank jusque là peu amène, Kate révèle un Charles tout à coup nettement plus sympathique. On se prend alors à suivre de plus près ses atermoiements et à se réjouir de ses choix. On se laisse gagner par l’enthousiasme et convaincre de la bonté de la nature humaine, ce qui, au vu des circonstances dans lesquelles je m’étais plongée dans ce livre, relevait clairement du défi.

Certes, la fin est assez attendue, malgré quelques fausses pistes savamment esquissées. Mais la magie opère et l’on dévore le livre avec plaisir et émotion. Les habitués de l’univers d’Anna Gavalda se feront un plaisir de mettre La Consolante en parallèle avec ses autres romans (comparaisons encouragées par quelques « coïncidences » ténues mais significatives, comme le patronyme de la petite amie de Charles adolescent, Laure Dippel, qui pourrait bien appartenir à la famille du Pierre Dippel de Je l’aimais) et les autres, s’ils entament le livre avec patience et empathie, ne seront pas déçus de leurs efforts. Si la deuxième partie rachète les longueurs de la première, on se demande quand même si l’ouvrage n’aurait pas gagné à être abrégé et si quelques retouches de style n’auraient pas suffi à en faire le chef d’œuvre qu’il manque d’être, de peu.

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